Préambule
Septembre 2026. La France vient de traverser l’été le plus chaud de son histoire. Voilà deux ans que le Président de la République a refusé de reconnaître le résultat des élections législatives et maintient sa politique ultralibérale par un déni démocratique brutal. A moins d’un an de l’élection présidentielle, l’extrême droite est créditée en tête de tous les sondages. A l’international, le fascisme prospère et piétine chaque jour un peu plus les droits humains et ses promesses d’égalité, en toute impunité.
Le dérèglement climatique, l’affaiblissement démocratique, l’explosion des inégalités et la montée de l’extrême droite sont autant d’urgences interconnectées qui convergent aujourd’hui vers un même point de bascule. Il est vertigineux. Y répondre exige ce qui a permis, hier, de faire reculer d’autres époques sombres : un élan collectif, la conviction que nous pouvons aspirer à mieux.
Ce désir de justice n’est pas nouveau. Il traverse l’histoire de celles et ceux qui, à chaque moment décisif, ont refusé l’ordre établi et transformé leur colère en conquêtes : des mineurs de Carmaux à Jaurès, du Front populaire et de ses congés payés au programme du Conseil National de la Résistance, des luttes féministes aux combats antiracistes et anticolonialistes, de Mai 68 aux mouvements altermondialistes. Nous sommes les héritier·es de cette histoire et nous en assumons la responsabilité. Elle nous a appris une chose, que toutes les victoires confirment et que toutes les défaites rappellent : on ne change le monde qu’ensemble.
Ce qui se joue dans les mois qui viennent, c’est la nature même de notre société pour les décennies à venir : soit nous laissons le champ libre à l’extrême droite et à ses commanditaires, soit nous opposons à leur projet de haine et de domination un projet de transformation radicale, ancré dans les valeurs républicaines les plus exigeantes. Liberté. Égalité. Fraternité.
Ce manifeste est notre boussole. Il dit ce que nous voyons, ce que nous voulons, et comment nous entendons y parvenir.
Benjamin Lucas-Lundy et Hella Kribi-Romdhane,
Co-coordinateur·ices de Génération·s
Une période de basculements qui exige le sursaut
Depuis le XIXe siècle, convaincus de leur toute-puissance, les pays riches ont exploité sans frein les ressources naturelles et méthodiquement dégradé notre environnement au nom d’une course au progrès pensée comme naturelle. Alors que la brutalité des conséquences de nos choix passés se fait chaque jour plus visible, un changement de paradigme s’impose. Peut-on parler de progrès quand nos activités finissent par menacer concrètement l’habitabilité de la planète pour l’humanité et le vivant dans son ensemble ? C’est par là que nous commençons, parce que la catastrophe écologique en cours est le révélateur le plus implacable de l’impasse dans laquelle le capitalisme nous a conduits. Elle en est le produit logique : l’aboutissement prévisible d’un régime économique fondé sur la prédation et la croissance sans limite.
Les faits sont là, sans appel. Sept des neuf limites planétaires définies par la communauté scientifique sont aujourd’hui dépassées : des seuils à partir desquels l’équilibre du système Terre est sérieusement menacé. La biodiversité s’effondre : la planète a perdu 73 % de ses animaux sauvages depuis 1970, 85 % pour les espèces d’eau douce. La déforestation et l’agriculture intensive détruisent les habitats à une vitesse que le changement climatique ne fera qu’accélérer. Les crises écologiques sont multiples et se renforcent mutuellement : le dérèglement climatique accroît la pression sur des terres arables de plus en plus artificialisées ; la ressource en eau se raréfie au même moment que les sols et les aliments regorgent de polluants éternels. Les réponses ne sont donc pas univoques et peuvent être antinomiques. Par exemple, la nécessaire électrification des usages implique une production énergétique croissante qui pèse sur les ressources rares, sur la ressource en eau et sur la biodiversité. Pour décider et arbitrer, le besoin du politique et d’une délibération collective est d’autant plus renforcé, à rebours de solutions technocratiques ou seulement marchandes.
Ces alertes sont anciennes. Le rapport Meadows les formulait dès 1972. Trente COP ont depuis accumulé les engagements, les promesses et les reports. Les objectifs fixés par celle de Paris en 2015 sont pour la plupart restés lettre morte. Le dépassement du seuil de 1,5°C de réchauffement climatique qu’ils devaient prévenir est désormais inéluctable. Pour justifier l’inaction, plusieurs impostures nous enferment. Au-delà du climatoscepticisme crasse, l’illusion d’une « croissance verte », qui prétend que le même système ayant produit la crise peut la résoudre, pourvu qu’on lui attribue des étiquettes écologiques. Son pendant le plus aveugle, ou le plus mensonger, parie sur des solutions technologiques pour poursuivre la fuite en avant productiviste sans aucune remise en question. Les fantasmes de conquête spatiale d’Elon Musk ou de Jeff Bezos sont un des symboles les plus frappants de cette idéologie mortifère qui refuse de penser ses propres limites : coloniser Mars, exploiter les ressources lunaires, au prix d’infrastructures démesurément polluantes. Derrière la rhétorique de la « sauvegarde de l’humanité », le même projet demeure : celui d’une croissance infinie, permise par l’extension de la frontière de la prédation au-delà de la Terre elle-même.
De même, le développement exponentiel des technologies numériques, parmi lesquelles l’intelligence artificielle, est présenté par ses promoteurs comme une opportunité salvatrice. Derrière l’illusion de « dématérialisation », les coûts énergétiques et environnementaux explosent. La consommation en électricité combinée des GAFAM avait déjà plus que doublé entre 2017 et 2021, avant même l’avènement de l’IA générative. Aujourd’hui, 45 % des centres de données, dont le fonctionnement requiert des millions de litres d’eau chaque jour, sont situés dans des zones où cette ressource est en tension. Ces discours techno-solutionnistes permettent de contourner la seule priorité qui devrait compter : remettre en cause un modèle économique à bout de souffle, incompatible avec les limites physiques de notre planète.
Ces dernières années, le blocage s’est mué en offensive. Après le mouvement des Fridays for Future de 2019 porté par la jeunesse du monde entier, la condamnation de la France pour inaction climatique en 2021 dans le cadre de l’Affaire du Siècle et les promesses d’un « monde d’après » Covid-19, force est de constater que le vieux monde a rapidement repris ses droits. Le backlash écologique qui s’installe ces dernières années est une contre-offensive délibérée et particulièrement violente. Elle se manifeste dans les décisions et les actes politiques (recul des normes environnementales, chantier de l’A69, mégabassines…), mais aussi dans le langage : les militant·es écologistes se muent en écoterroristes, les mesures prises pour protéger l’habitabilité de notre planète en « écologie punitive ». En Europe, le Pacte Vert, fruit d’années de plaidoyer et de négociations, a été détricoté avant même sa mise en œuvre. Pourtant, en 2025, 2,13 millions de Français·es ont signé la pétition contre la loi Duplomb. Plus de 90 % des Français·es se déclarent préoccupé·es par les enjeux environnementaux et estiment qu’il faut renforcer les protections. Le peuple a conscience de l’urgence : ce sont ses dirigeants qui la nient, sous la pression de ceux qui en profitent, des lobbies fossiles à ceux de l’agro-industrie en passant par les big tech.
Car la question écologique est, fondamentalement, une question sociale. Les 1 % les plus riches émettent autant de gaz à effet de serre que les deux tiers les plus pauvres de l’humanité réunis. Leurs seules émissions de 2019 suffiront à provoquer 1,3 million de décès supplémentaires liés à la chaleur au cours des prochaines décennies, selon OxFam. Une cinquantaine de milliardaires émettent autant de CO2 en 90 minutes qu’une personne moyenne durant toute sa vie. Et ce sont les plus pauvres qui paient la facture en premier : en France, dans les quartiers populaires, 62 % des habitant·es n’ont pas accès à un espace frais lors des vagues de chaleur. À l’échelle mondiale, les populations des Suds et les peuples autochtones sont les premiers à subir les conséquences de décisions qu’ils n’ont pas prises. La répartition inégale des responsabilités et des souffrances face au dérèglement climatique est une réalité documentée et un scandale politique qui porte un nom : le racisme environnemental.
Anthropocène ou capitalocène ? Si le terme « anthropocène » dit quelque chose de vrai sur la violence du basculement géologique qui a eu lieu, il risque d’en diluer la responsabilité dans une « humanité » abstraite et indifférenciée. « Je suis très inquiet de la capacité qu’a ce concept d’anthropocène de renforcer cette vieille farce bourgeoise selon laquelle la responsabilité des problèmes émanant du capitalisme reviendrait à l’humanité tout entière », avertissait Jason W. Moore, sociologue et membre du Réseau de recherche sur l’écologie-monde. Nous lui préférons le capitalocène : le changement climatique provient d’un régime économique précis, fondé sur l’extraction de matières premières et l’appropriation d’énergie non payée, une prédation longtemps considérée comme allant de soi et qui touche aujourd’hui à ses propres limites physiques. Le changement climatique, tout comme l’immobilisme politique pour y répondre, sont le résultat des choix d’une oligarchie possédante qui organise sa domination.
Si le maintien de cette domination peut se faire au prix de l’habitabilité de notre planète, c’est parce qu’elle s’accommode avec aisance du sacrifice de la majorité au profit de quelques-uns. Cette logique de prédation organisée ne s’arrête pas aux frontières de l’écologie : elle structure l’ensemble des rapports économiques et sociaux du régime capitaliste, et s’est particulièrement intensifiée depuis une quarantaine d’années.
L’explosion des inégalités à laquelle nous faisons face aujourd’hui est le résultat de choix politiques qui favorisent partout la logique de marché plutôt que le bien commun.
La mécanique : quarante ans de financiarisation organisée. Depuis les années 1980, la libéralisation des marchés, la dérégulation financière et la généralisation de l’évasion fiscale à l’échelle internationale ont construit un régime économique fondé sur la spéculation. Les politiques monétaires accommodantes des années 2010 ont amplifié le phénomène : l’argent bon marché des banques centrales n’a pas irrigué l’économie réelle, il a gonflé la valeur des actifs immobiliers et financiers, sans commune mesure avec la création de richesse effective. L’avènement politique du néolibéralisme n’a fait qu’accélérer cette dynamique d’accumulation. En France, la part des salaires dans la valeur ajoutée est passée de plus de 70 % dans les années 1970 à moins de 65 % aujourd’hui : 62 milliards d’euros par an en moins pour la rémunération du travail, soit 250 euros par mois et par travailleur·euse selon la CGT.
Plus encore que les inégalités de revenus, les inégalités de patrimoine témoignent de la bascule vers un capitalisme oligarchique. D’après l’Insee, les 10 % des ménages les plus riches détiennent près de la moitié du patrimoine des Français·es ; les 50 % les plus pauvres n’en possèdent que 7 %. La fiscalité aggrave le tableau : pour chaque dollar collecté en impôts au niveau mondial, seuls 4 centimes proviennent des impôts sur le patrimoine des plus riches. Aux États-Unis, le taux marginal de l’impôt sur le revenu était de 70 % dans les années 1980 ; les droits de succession montaient à 77 % jusqu’en 1975. Ces taux ont été méthodiquement abaissés partout dans le monde et avoisinent les 40% aujourd’hui. Moins taxé, le capital croît pourtant plus vite que les revenus du travail. Une classe de multi-propriétaires immobiliers bloque désormais l’accès au logement à la jeunesse, tandis que l’optimisation fiscale des transmissions garantit une reproduction sociale accrue. Nous courons vers une société de rentiers, dont la richesse repose sur un capital financiarisé sans base productive, et qui alimente les chocs écologiques et géopolitiques.
La conséquence aujourd’hui : une explosion des inégalités qui ne fait que s’accélérer. Depuis 2020, les 1 % les plus riches mondiaux ont capté près des deux tiers des nouvelles richesses créées. C’est la « décennie des milliardaires ». Douze milliardaires possèdent aujourd’hui autant que la moitié de l’humanité. En France, 53 milliardaires possèdent autant que la moitié la plus pauvre de la population. Leur nombre a été multiplié par trois en dix ans, leur fortune par quatre. Sur la même période, pour 100 euros de richesse créée dans notre pays, 35 euros ont été captés par les 1 % les plus riches, 32 euros par les 9 % suivants, et seulement 8 euros par les 50 % les plus pauvres. Pendant ce temps, 10 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté monétaire. Seulement 54 % des Français·es déclarent pouvoir « vivre correctement » en 2025. La jeunesse est particulièrement touchée par cette dynamique d’appauvrissement, privée de perspectives désirables face à un futur marqué par l’incertitude du changement climatique, un marché du travail de plus en plus difficile d’accès, la multiplication des contrats précaires, et l’explosion des prix du logement : autant de mécanismes qui organisent leur relégation économique. En 2025, 48 % des étudiant·es avaient déjà renoncé à se nourrir pour des raisons financières, un tiers à se soigner.
Le séparatisme des riches : une sécession organisée. Les ultra-riches ne se contentent pas d’accumuler. Ils usent de leur pouvoir et de leur influence pour construire une société qui profite à leur caste et relègue la majorité à une position subalterne. La privatisation des services publics en est le vecteur le plus visible. Leur idéologie dessine une société où tout est marchandisé, où seuls ceux qui en ont les moyens peuvent jouir des droits proclamés comme universels : « quand tout sera privé, on sera privé de tout ».
Le résultat est partout visible. En 2025, 80 % des Français·es jugent que le système de santé s’est détérioré, tandis que le privé lucratif prospère : 9 cliniques privées sur 10 appartiennent à des grands groupes. Plus de 4 millions de personnes sont mal logées en France, tandis que 3,5% des ménages possèdent à eux seuls un quart du parc immobilier privé. Le réseau ferré s’affaiblit alors que les besoins de mobilité augmentent. Pendant que le budget de l’enseignement supérieur est asséché et que toutes les universités publiques françaises présentent un budget en déficit pour 2026, le privé accueille aujourd’hui 26 % des étudiant·es, contre seulement 13 % dans les années 1990.
L’argument du manque d’argent, brandi pour justifier cet assèchement, est une imposture. Chaque année, l’État verse 211 milliards d’euros d’aides aux entreprises, sans aucune contrepartie sociale ou environnementale. Dans le même temps, l’économie sociale et solidaire, qui place l’intérêt général avant le profit et représente 14 % des emplois privés, ne perçoit que 7 % de ces aides. En 2025, plus de 12 000 emplois y ont été supprimés faute de moyens.
Ces inégalités s’accompagnent d’un discours méritocratique de plus en plus prégnant à mesure que son imposture se renforce. Camille Peugny l’a montré dans Le triomphe des égoïsmes : plus la richesse est héritée, comme c’est de plus en plus le cas, plus elle s’accompagne paradoxalement d’un éloge du mérite. L’idée que la richesse est le fruit de l’effort personnel est une fiction organisée. En France, il faut six générations pour sortir de la pauvreté.
Les lignes de domination : classe, race, genre.
L’accumulation des richesses s’inscrit sur des lignes de domination qui dépassent la seule sphère économique. Le travail domestique gratuit des femmes en est le fondement invisible : des milliards d’heures de soin, d’éducation, de travail reproductif, non comptabilisés dans le PIB, qui permettent au système de fonctionner sans les payer. De même, 800 000 travailleur·euses immigré·es cotisent en France sans bénéficier d’aucune protection : ils et elles font tourner la restauration et l’agriculture, gardent les enfants, nettoient les bureaux, ramassent les déchets, construisent les bâtiments, livrent les repas. En 2026, Uber Eats et Deliveroo ont été visés par une plainte pour trafic d’êtres humains de la part de plusieurs livreurs : une exploitation brutale qui se déroule au grand jour, au cœur de nos métropoles.
L’exploitation coloniale et néocoloniale est un des soubassements historiques de cette accumulation. Les richesses des pays du Nord ont été construites sur l’extraction des ressources des Suds, le travail non rémunéré, la dette imposée. Cette réalité structure toujours l’économie mondiale. Dans l’indifférence générale, TotalEnergies mène en Ouganda un projet pétrolier à l’origine d’une catastrophe environnementale d’ampleur et du déplacement forcé de 100 000 personnes, avec pour corollaires l’insécurité alimentaire et la déscolarisation. Au Congo, l’exploitation et le travail forcé d’enfants dans les mines de cobalt et de lithium se poursuit, servant à notamment la fabrication des batteries utilisées par l’industrie automobile ou les appareils numériques. En 2021, Vincent Bolloré a été reconnu coupable de corruption pour avoir influencé des élections au Togo et en Guinée en échange de concessions portuaires à Lomé et Conakry : loin d’être un vestige, le néocolonialisme est un système très actuel.
La radicalisation de cette oligarchie économique a un pendant politique direct et immédiat : quand le capital se sent menacé par la démocratie, il cherche à la neutraliser.
De la fuite en avant néolibérale à la brutalisation du pouvoir. Selon le sociologue Christian Laval, les gouvernements relevant de la logique néolibérale « utilisent systématiquement tous les moyens à leur disposition, de la violence à la négation des verdicts électoraux, pour défendre leur politique ». En France, ces manœuvres sont « drapées de légalisme » : pas formellement illégales, mais contraires à l’esprit des lois. Sous Emmanuel Macron, le bilan est saisissant, qu’il s’agisse du contournement des institutions ou du mépris des verdicts populaires. Des trente utilisations de l’article 49.3 sous sa présidence, on retient celui sur la réforme des retraites, rejetée par 70% de la population. Mais le paroxysme du déni démocratique réside sans doute dans le refus de reconnaître la victoire du Nouveau Front Populaire et de l’appeler à gouverner en 2024, en dépit de toutes les traditions parlementaires. A cela s’ajoutent toutes les consultations populaires annoncées en grande pompe puis largement ignorées, des cahiers de doléance des Gilets Jaunes, enterrés, aux conclusions de la Convention citoyenne sur le climat, balayées. À chaque fois, le mécanisme est le même : le pouvoir donne les apparences du respect des formes tout en trahissant la substance de la démocratie.
Le saccage du langage comme arme politique. À cette brutalisation des actes répond une brutalisation des mots. L’ère de la post-vérité a installé un régime du discours déconnecté de la réalité, où le mensonge et la manipulation des opinions finissent par susciter une indifférence au vrai et au faux. De petites entorses à la vérité en refus des responsabilités, Emmanuel Macron et ses gouvernements ont fini par endosser contrevérités et mensonges d’État : sur les masques pendant le Covid, sur les violences policières, face à l’affaire Betharram. Or, en sapant le rapport au vrai, on sape la condition même du débat public. « La langue est politique », écrivait la philosophe Hannah Arendt. Au-delà des mensonges, le choix des mots employés façonne la perception du réel.
Certaines substitutions opèrent discrètement : les cotisations sociales deviennent des « charges », la « flexibilité » remplace la précarité. En entreprise, les plans de licenciement se transforment en « plans de sauvegarde de l’emploi », les subordonnés sont des « collaborateurs », sinon des « ressources humaines ». Plus visible est la reprise délibérée du vocabulaire de l’extrême droite : des « barbares » de Bruno Retailleau pour désigner des jeunes de quartiers populaires à la « décivilisation » d’Emmanuel Macron ou l’« ensauvagement » de Gérald Darmanin, en passant par la « submersion migratoire » reprise par François Bayrou alors Premier ministre. Chaque emprunt normalise et banalise des concepts qui jusqu’alors relevaient de l’idéologie raciste la plus crasse, les fait entrer dans le vocabulaire ordinaire du débat public, déplaçant toujours un peu plus loin le curseur de l’acceptabilité.
Ces mécanismes sont d’autant plus dangereux qu’ils relèvent d’une idéologie qui refuse de dire son nom. Ces dix dernières années, l’ultralibéralisme s’est paré d’un discours de neutralité et de bon sens, déguisant des choix politiques en simples contraintes techniques et objectives. La destruction des normes sociales et environnementales s’opère sous couvert de « simplification », et les injonctions à la « compétitivité » habillent en impératif économique ce qui est d’abord un choix de société. En prétendant s’abstraire du politique, la technocratie soustrait au débat démocratique ce qui devrait en être le cœur, et empêche la formation d’une majorité capable de nommer correctement le problème.
« Les libertés publiques connaissent une régression profonde et structurelle en France. » C’est l’effrayant constat que dresse le rapport de la FIDH, l’OMCT et la LDH paru en septembre 2025. Narratifs hostiles, dissolutions administratives abusives, réductions de financements publics, harcèlement des défenseurs et défenseuses des droits humains, procédures-bâillon… Les voix dissidentes sont réprimées, des épouvantails rhétoriques fabriqués et martelés pour disqualifier toute pensée opposée à l’ordre néolibéral : « wokisme », « écoterrorisme », « islamogauchisme », « apologie du terrorisme ». En toute discrétion, l’état d’urgence est entré dans le droit commun. La loi sécurité globale a été adoptée malgré les mobilisations, la vidéosurveillance algorithmique a été déployée sans débat démocratique pendant les Jeux olympiques de 2024, le gouvernement ayant même tenté de la prolonger jusqu’en 2027 avant d’être censuré par le Conseil Constitutionnel.
La répression des mobilisations sociales a atteint une violence inédite depuis la fin du XXe siècle. Les Gilets jaunes ont payé un lourd tribut : 11 personnes tuées, 32 éborgnées, 5 mains arrachées. Les mobilisations écologistes ont été traitées avec la même brutalité : Sainte-Soline, les mobilisations contre l’A69, la tentative de dissolution des Soulèvements de la Terre dessinent le portrait d’un pouvoir qui criminalise la défense de l’environnement tout en laissant les lobbies agro-industriels réécrire la loi. Depuis le 7 octobre 2023, les mobilisations de solidarité avec la Palestine ont été interdites, diabolisées, les rassemblements étudiants réprimés par la force. La jeunesse des quartiers populaires subit une répression particulièrement violente et ordinaire. Après le meurtre de Nahel Merzouk, plus de 3 000 jeunes ont été placés en garde à vue, des centaines jugés en comparution immédiate : une réponse pénale de masse face à une colère sociale que le pouvoir a refusé d’entendre. La liste est longue. Elle nous rappelle qu’en France, contester l’ordre établi est de plus en plus risqué, et que ce risque n’est pas également réparti.
L’assèchement de la société civile. Au-delà de la franche répression, les espaces de solidarité de proximité sont méthodiquement asphyxiés. Le sous-investissement chronique dans les associations et les contre-pouvoirs les fragilise année après année. La loi « séparatisme » a introduit le contrat d’engagement républicain, imposant aux associations de nouvelles contraintes, laissant une large place à l’arbitraire et entretenant un climat d’autocensure dont les effets sont déjà visibles dans le monde associatif. La dématérialisation forcée des services publics a supprimé les guichets humains là où les gens en ont le plus besoin. À une extrémité du spectre numérique, des millions de personnes âgées, précaires ou peu connectées sont exclues de droits auxquels elles pourraient légalement prétendre. À l’autre, 48 % des jeunes Français·es utilisent l’IA pour des sujets intimes et personnels, révélateur d’un isolement social profond. Cette érosion du lien social nourrit un sentiment de relégation et une colère sans débouché qui cherche, ailleurs, une traduction.
La concentration médiatique : quand l’information cesse d’être un bien commun. L’offensive de Vincent Bolloré a constitué, en quelques années, un empire médiatique sans précédent dans l’histoire française : Canal+, CNews, Europe 1, Paris Match, le JDD, Hachette, troisième groupe d’édition au monde, l’agence publicitaire Havas, le réseau de distribution Relay. Des organes centraux dans toute l’architecture de la construction de l’opinion publique : audiovisuel, presse écrite, production, édition, distribution, communication, tous mis au service d’un projet idéologique clair. Cette mainmise s’inscrit pleinement dans une offensive réactionnaire mondiale : le rachat de Twitter/X par Elon Musk, ayant permis la multiplication des discours de haine, le démantèlement de la modération et l’ingérence assumée dans des élections étrangères, s’inscrit dans la même dynamique. L’IA aggrave encore le phénomène : information non vérifiée, biais algorithmiques, deepfakes de plus en plus indétectables. Entre 2019 et 2023, le nombre de deepfakes a augmenté de 550 %, une tendance appelée à s’accélérer avec la démocratisation des outils.
Dix ans après l’élection d’un jeune libéral, adversaire revendiqué du fascisme et fervent moderniste, l’addition est sévère pour la démocratie française. Faute de majorité sociale pour soutenir les politiques de libéralisation économique qui ne profitent qu’à quelques-uns, Emmanuel Macron a progressivement troqué son progressisme de façade pour une politique de plus en plus conservatrice, à même de consolider un électorat qu’il ne pouvait trouver qu’à droite. A l’instar du quinquennat 2012-2017, les représentants du capital n’ont accepté aucun compromis avec le monde du travail. Suivant la même trajectoire qu’un Valéry Giscard d’Estaing, le macronisme a donc progressivement remisé les droits civils, les libertés publiques et les postures humanistes. Sans aucune boussole, les élu·es issu·es de « l’extrême-centre » ont ainsi avalisé des réformes migratoires iniques, le renforcement des pouvoirs policiers et l’affaiblissement de l’Etat de Droit, préparant l’opinion à l’avènement de forces pleinement réactionnaires.
L’extrême droite est à la fois le produit d’un système à bout de souffle et l’instrument de ceux qui veulent le maintenir. Elle prospère là où le sentiment d’abandon et de relégation se fait le plus sentir, portée par ceux qui ont intérêt à ce que rien ne change.
Au-delà du conservatisme, un investissement de classe. Le soutien d’une partie du capital à l’extrême droite n’est pas idéologique en premier lieu : c’est un calcul. « Plutôt Hitler que le Front populaire », disaient-ils en 1936. En France, Vincent Bolloré est loin d’être le seul à mettre sa fortune au service d’une bataille culturelle acharnée. Pierre-Édouard Stérin prévoit de mobiliser 150 millions d’euros dans le projet Périclès pour faciliter la victoire du RN, qui multiplie les rencontres avec le Medef. Aux États-Unis, les dix milliardaires les plus riches ont gagné 698 milliards de dollars supplémentaires en une seule année depuis l’élection de Trump. L’alignement des milliardaires de la tech sur le programme autoritaire trumpiste, dans une alliance « technofasciste », traduit ce calcul dans sa version la plus crue.
Ce mouvement est coordonné, financé et conscient de lui-même. « Rien dans la montée de l’autoritarisme de droite n’est accidentel », rappelle Andrea Dip, chercheuse au Research Against Global Authoritarianism Project. Entre 2019 et 2023, 275 organisations anti-genre et d’extrême droite ont fait circuler plus d’un milliard d’euros à travers l’Europe pour financer la montée des idées réactionnaires. Du Patriots Network, fondé par un ancien cadre du RN, qui met en réseau et forme les futures élites réactionnaires de 40 pays sur cinq continents, aux sommets consacrés à la « remigration » qui réunissent désormais des délégués venus de toute l’Europe et des États-Unis, les initiatives se multiplient. Elles dessinent les contours d’une internationale structurée, qui avance méthodiquement ses pions.
Ces avancées préparent un basculement historique de l’ordre mondial. Les principes du droit international construits après 1945 s’effondrent, remplacés par les rapports de puissance bruts. De Trump à Netanyahu, de Milei à Meloni, le capitalisme ploutocratique produit des incarnations provocatrices et médiatiques à même de polariser les jeux politiques autant nationaux qu’internationaux. Au croisement des héritages autoritaires du XXe siècle et de la libéralisation financière, ces figures s’appuient sur le besoin de protection des populations face aux multiples crises pour s’emparer des institutions publiques et les mettre au service d’intérêts particuliers.
En Ukraine, la guerre d’agression russe s’éternise sans perspective de paix sérieuse. Au Proche-Orient, la politique colonialiste et génocidaire menée par Israël a fait de la Palestine le symbole de l’effondrement de tout ordre moral international, tandis que l’ONU demeure inaudible. En Afrique, la Chine s’emploie silencieusement à faire tomber les États émergents dans l’asservissement économique. L’hostilité trumpiste envers l’Europe se traduit par des pressions économiques, des ingérences et un chantage permanent. Dans ce chaos organisé, les dépendances énergétiques, industrielles, militaires et financières accumulées par l’Union européenne l’ont enfermée dans un camp occidental discrédité par ses propres contradictions.
La France est l’un des dominos que l’internationale réactionnaire entend faire tomber. Une victoire du RN à la présidentielle de 2027 ne serait pas seulement une défaite nationale : elle accélérerait l’effondrement du projet européen de l’intérieur.
Une fabrique délibérée de la peur. Partout, la même stratégie narrative : présenter les crises économiques, le chômage, la dégradation des services publics, comme les conséquences de l’immigration. Désigner un ennemi de l’intérieur pour éviter que la colère ne se retourne contre ceux qui en sont vraiment responsables. Après les Juif·ves hier, ce sont aujourd’hui les immigré·es, les musulman·es, qui sont rendus responsables des conséquences politiques du libéralisme débridé. L’extrême droite construit un récit décliniste qui s’articule autour du fantasme d’une France passée glorieuse, homogène, blanche et catholique, du Puy du Fou de Philippe de Villiers au « gastronationalisme » du Canon français. Une fiction mémorielle mise en scène pour alimenter la nostalgie d’un ordre hiérarchique que les luttes sociales, féministes et antiracistes ont commencé à défaire.
Le masculinisme est un puissant vecteur de ce projet. Selon ses partisans, les droits des femmes et des personnes LGBTQIA+ seraient autant de signes d’un affaiblissement, d’une « féminisation » de la société qui aurait perdu le sens de la hiérarchie naturelle. En France, 10 millions de personnes adhèrent au sexisme hostile selon le Haut Conseil à l’Égalité. Des influenceurs comme Andrew Tate diffusent des messages misogynes dissimulés derrière des conseils de « masculinité forte ». L’embrigadement sur les réseaux sociaux joue un rôle crucial dans la radicalisation vers des idées haineuses, porte d’entrée vers un engagement à l’extrême droite.
Les victoires idéologiques de l’extrême droite. En France, la droite et le centre ont capitulé. Camp politique pourtant essentiel dans la construction historique de la République, la droite conservatrice républicaine cède progressivement à toutes les sirènes de l’extrême-droite. Les principes qui, même à géométrie variable, ont animé les responsables et héritiers du radicalisme et du gaullisme, sont aujourd’hui désertés par nombre de celles et de ceux qui pourtant s’en réclament. De nombreux responsables du centre-droit se contentent désormais de dénoncer des politiques qu’ils contribuent à mettre en place.
Au-delà de la reprise du vocabulaire de l’extrême droite, la Macronie a offert à ce camp de nombreuses victoires politiques. La loi immigration de 2024 a fait entrer dans le droit français des dispositions que le FN-RN réclamait depuis des décennies. « Une victoire idéologique », selon les propres termes de Marine Le Pen. Bruno Retailleau au ministère de l’Intérieur a donné un avant-goût concret de ce que produit cette idéologie au pouvoir : des milliers de personnes étrangères précipitées dans la précarité administrative et financière, une stigmatisation décomplexée qui autorise toutes les violences. À l’Assemblée nationale, l’hommage rendu au militant néo-nazi Quentin Deranque a parachevé une inversion totale des valeurs républicaines et témoigne d’une faillite morale et politique aussi dangereuse qu’affligeante. En 2026, Amnesty International dénonce « une parole raciste décomplexée, banalisée jusque dans l’espace politique ». A cela s’ajoute le démantèlement de notre politique d’aide publique au développement et le définancement des organisations du système multilatéral, qui contribuent pourtant à faire vivre le droit international humanitaire et l’ambition d’un monde coopératif et multilatéral.
Des vies concrètes en jeu. Celles et ceux qui peuvent se permettre de considérer l’extrême droite comme une question esthétique et abstraite ne sont pas celles et ceux qui en souffriront dans leur chair. En 2026, 46% des Français·es en général, 80 % des personnes perçues comme noires, 70 % de celles perçues comme maghrébines, 79 % des musulman·es et 69 % des juif·ves déclarent avoir été victimes de discriminations.
Dans les villes où le Rassemblement National est au pouvoir, il applique une politique antisociale et stigmatisante détruisant le vivre-ensemble. Son projet présidentiel prévoit un référendum visant à soustraire la France au droit international et européen, pour mettre en place la « préférence nationale », c’est-à-dire des droits différents selon l’origine, la nationalité. C’est un projet d’apartheid, une remise en cause frontale de l’égalité républicaine, premier socle de notre démocratie.
Les exemples à l’étranger nous donnent à voir ce qu’impliquerait l’arrivée au pouvoir de l’extrême droite. Partout où elle gouverne, les droits des femmes et des personnes LGBTQIA+ sont les premiers attaqués, les violences racistes et xénophobes des groupes les plus radicaux se libèrent impunément dans l’espace public. Aux États-Unis, l’Institut Lemkin pour la prévention du génocide a identifié en 2025 des prémices de génocide contre les personnes transgenres : discriminations institutionnalisées, propagande d’État, destruction de l’existence légale et sociale d’une minorité. Dans le même pays, les méthodes de l’ICE contre les personnes migrantes (rafles, détentions arbitraires, expulsions massives), annoncent ce que l’Europe s’apprête à reproduire avec son nouveau règlement retour. Cette perspective devrait toutes et tous nous terrifier et nous rappeler l’urgence de faire échec à cette menace existentielle.
Mais battre l’extrême droite exige bien plus que de la dénoncer. L’abandon coupable des valeurs républicaines par les forces de droite et du centre suffit à le rappeler : il est sans doute l’un des plus puissants appels d’air en faveur d’un pouvoir autoritaire et liberticide.
Battre réellement l’extrême droite exige d’opposer à son projet de haine et de division un projet de transformation radicale ; un projet suffisamment désirable pour que les millions de personnes qui attendent un autre avenir se lèvent pour le défendre. C’est à cela que nous voulons nous employer.
Un projet d’espoir et de transformation radicale
Ce projet s’organise autour de la devise républicaine comme programme vivant. Liberté, Égalité, Fraternité : trois promesses révolutionnaires, trois exigences que nous entendons faire vivre dans la réalité concrète de chaque existence.
Notre action politique s’inscrit dans la continuité des luttes collectives et revendications d’une majorité sociale dans notre pays, et ne les épuise pas. Nous affirmons la nécessité d’une conquête du pouvoir politique tel qu’il existe ici et maintenant, par une voie démocratique, pour faire de l’État et de ses institutions des outils au service des besoins de la population, à travers le développement du service public, la répartition des richesses, la conquête des droits et la protection du vivant par une politique écosocialiste.
Le chemin : l’unité et la victoire
Pour porter ce projet de transformation radicale, nous avons besoin de gagner. Et pour cela, une seule solution : l’union de toute la gauche et des écologistes.
Une vague nationaliste et réactionnaire traverse la planète et menace de submerger nombre de démocraties sur son passage. L’Europe et la France ne sont pas épargnées. La catastrophe nous guette, avec elle une chape de plomb raciste, antisociale, climaticide et autoritaire dont il faudrait des années pour relever le pays. C’est dans ce contexte que se posent les débats stratégiques et programmatiques auxquels la gauche est confrontée. La gravité du moment exige responsabilité et détermination.
Uni·es, nous gagnons ; divisés, nous perdons tout. Le narratif des gauches irréconciliables est le meilleur service que nous puissions rendre à nos adversaires. Il n’y a pas de gauche qui gagne seule en France : les victoires de 1936, 1981, 1997 et 2024 ont toujours été des victoires collectives. Les défaites, elles, ont toujours eu lieu dans la division.
En 1936, communistes et socialistes se sont alliés malgré des oppositions bien plus profondes que celles qui nous différencient aujourd’hui. Cette union s’est faite sous la pression populaire ; elle a obligé les partis à sortir de leur logique boutiquière pour le bien commun. Face à l’offensive de l’extrême centre, de la droite radicalisée et de la menace fasciste, ce qui rassemble notre camp politique est infiniment plus important que ce qui nous divise. L’union est le gage de notre crédibilité auprès de celles et ceux qui veulent que leur vie change et que leurs enfants vivent demain mieux qu’eux-mêmes. Elle est indispensable dans un paysage politique structuré en trois blocs, au sein duquel s’accélèrent les convergences entre les droites et l’extrême droite.
Le Nouveau Front Populaire l’a démontré : après la dissolution de 2024, en quelques heures seulement, la gauche a su se rassembler et déjouer tous les pronostics. Ce qui s’est fait dans l’urgence peut se construire dans la durée. Génération·s, membre fondateur de la Nouvelle Union Populaire Écologique et Sociale en 2022 puis du Nouveau Front Populaire en 2024, s’engage encore aujourd’hui avec toute sa force à faire vivre la promesse d’union. Nous appelons à son élargissement à tous les acteurs politiques et citoyens qui se sont reconnus dans le NFP, pour en faire un point d’appui d’une recomposition durable et unitaire de la gauche française, débarrassée de ses querelles de chapelles et tournée vers les Françaises et les Français. Nous plaidons pour un cadre démocratique de rassemblement des forces de gauche derrière une candidature unique à l’élection présidentielle, porteuse d’un projet de transformation radicale de la société.
L’union électorale sans construction politique commune produit des coalitions fragiles. Pour reconstruire dans la durée une gauche utile aux aspirations de son camp social, nous devons travailler à la construction d’un cadre permanent : celui d’un grand parti de gauche à vocation majoritaire. Il est temps de donner à la gauche et à l’écologie un outil politique qui irrigue tous les territoires, travaille et agit pour préparer la conquête et l’exercice des responsabilités.
Il ne s’agit pas de fusionner toutes les sensibilités dans une organisation qui nierait leurs différences, mais de construire un espace politique commun, populaire et démocratique. Cet espace doit rester en lien permanent avec les syndicats, les associations et les mouvements sociaux : un outil de représentation politique ancré dans la société civile et les aspirations du peuple de gauche. Cela implique que la validation des candidatures et des projets repose pleinement sur les militant·es, au sein de notre parti comme à l’échelle de toutes les forces qui se reconnaissent dans l’union de la gauche. Afin d’être fidèles à nos engagements, nous devons faire vivre dans nos pratiques ce que nous défendons dans notre projet politique. La participation des militant·es n’est pas un simple principe d’affichage : elle est au cœur de notre crédibilité collective. C’est elle qui garantit la légitimité de nos choix, la force de notre projet commun et la confiance que nous inspirons. À l’heure où le renouveau démocratique est une attente profonde, redonner toute leur place aux militant·es, c’est raviver l’engagement, renforcer notre ancrage populaire et réaffirmer un équilibre démocratique indispensable entre les responsables politiques et les citoyen·nes mobilisé·es.
L’exigence programmatique se construit dans le même mouvement. Les crises énergétique, écologique, économique, sociale et démocratique se confondent et minent chaque jour davantage la cohésion nationale, la justice et la dignité. Il faut y apporter des réponses systémiques, puissantes, audacieuses et crédibles, qui marquent une rupture nette avec les dogmes du passé. C’est ce à quoi ce manifeste s’est employé : dessiner des pistes, des propositions désirables, sans prétendre les arrêter seul·es. Nous voulons les partager avec nos partenaires de la gauche et des écologistes, les enrichir de leurs idées comme de celles de toutes celles et ceux qui se reconnaissent dans les constats que nous dressons, dans les aspirations que nous portons.
Notre premier devoir est de tout faire pour gagner. De nous organiser, de convaincre et de rassembler pour construire une victoire populaire et progressiste. Mais la responsabilité exige aussi de nous préparer à toutes les hypothèses, y compris celle que l’extrême droite l’emporte. Cette éventualité mortifère est déjà préparée dans les esprits avec l’aide d’une machine médiatique et financière puissante. Si le pire se produit, il faudra savoir résister, protéger celles et ceux qui seront menacé·es, défendre nos droits et préparer les prochaines victoires. S’organiser pour résister, c’est se donner les moyens de ne jamais renoncer et de continuer à agir.
Pour cela, nous devons renforcer nos liens avec les associations, les syndicats et les forces politiques qui combattent l’extrême droite, en France comme ailleurs. Des initiatives comme « La Digue », lancée en mai 2025 par le député Pouria Amirshahi, en dessinent déjà le chemin, en organisant des rencontres avec des responsables politiques, intellectuel·les et acteurs de la société civile d’autres pays, pour apprendre de leurs pratiques de résistance et construire des collaborations durables. Cette solidarité internationale doit devenir une pratique permanente de la gauche, pas seulement un réflexe de crise, afin de créer de véritables convergences progressistes et antifascistes qui dépassent les frontières nationales.
Nous devons aussi être présent·es là où les gens vivent, travaillent et se retrouvent. Soutenir les médias indépendants, combattre la désinformation, faire vivre nos idées dans les associations, les quartiers et les territoires. La bataille politique se gagne aussi dans la proximité et dans le quotidien, dans les récits et les représentations. C’est à cette condition que la gauche redeviendra une force capable d’incarner un projet suffisamment désirable pour que le plus grand nombre veuille le rejoindre.
Par-delà le martèlement des discours de haine, nous sommes la majorité. Celle qui aspire à une vie plus heureuse, plus douce, plus solidaire. Il s’agit maintenant de tracer ensemble un chemin d’espoir pour choisir le futur que nous voulons. Pour reprendre le pouvoir.